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Autrefois ,la Toussaint en pays bigouden



Vient une année où toutes [les échasses] du quartier sont mobilisées pour une mise en scène qui manque de faire passer sur le haut du bourg le frisson de l'an mille. Nous avons l'habitude, vers l'approche de la Toussaint, de creuser des betteraves, d'y pratiquer des trous en forme d'yeux, de nez et de bouche, d'y introduire un bout de bougie et de refermer le tout. Ce lampion à tête humaine, posé la nuit sur un talus ou dissimulé dans les broussailles d'un chemin creux, terrifie toujours quelques noctambules. Quelquefois aussi, on le dépose sur la fenêtre d'une vieille fille connue pour son petit courage et son esprit crédule. Quelqu'un frappe du doigt sur la vitre avant d'aller se tapir non loin de là. La vieille, qui se chauffe les membres au feu de son âtre, tourne la tête vers la fenêtre et croit voir l'Ankou, os et flamme. Elle pousse un cri terrible. Elle appelle la Sainte Vierge. La voilà qui se précipite au-dehors, affolée, pour chercher au galop on ne sait quel secours. Alors, les garnements reprennent la betterave tête-de-mort et disparaissent. Quand la vieille revient avec le plus proche voisin, il n'y a plus rien à voir. Et tout le bourg fait des gorges chaudes. La dernière vision de la pauvre femme donne pâture aux langues pendant quelques jours, à toutes les langues sauf quelques-unes : et si c'était vraiment l'Ankou !
Cette fois-ci, nous décidons de corser le spectacle. Chacun de nous s'attache la tête-betterave sur la tête en chair et en os, monte sur sa paire d'échasses. Un Timen, un Le Gall ou un Le Corre qui a eu l'idée nous met les uns derrière les autres à la queue leu leu. Et nous descendons ainsi, dans la nuit noire, le sentier qui borde le champ du recteur. Tout à coup, quelqu'un entonne le Libera, les autres reprennent de leur mieux. Ce chœur funèbre attire sur le pas des portes les femmes intriguées qui laissent brûler leur bouillie pour savoir qui on enterre à cette heure... Quand elles voient s'avancer ces yeux de feu et ces bouches d'enfer à deux mètres du sol, elles éclatent en de telles clameurs que nous en sommes saisis nous-mêmes. Nous dévalons de nos échasses, perdant du même coup nos têtes-betteraves dans une avalanche de Jugement Dernier. Aucun de nous n'avouera jamais avoir participé à ce coup-là. Le Libera était de trop. On ne plaisante pas avec l'Autre Monde, même sur des échasses.

extrait du "Cheval d'orgueil" Jakez Helias

comme quoi les traditions voyagent avec les hommes !!


Tibou 06/11/2010 14:18



 Coucou Brigitte je reviens de Bretagne et me suis arrêtée sur ton blog. J'ai relu avec délice ce passage de
P.J.Hélias qui m'a rappelé le temps où le matin je me bidonnais  dans le métro en lisant le Cheval d'Orgueil
devant la mine endormie, ahurie ou inexpressive des voyageurs matinaux.


Toujours autant de plaisir à parcourir ton blog. Continue ma belle, kissous-amitiés


Tibou



Mamylou 30/10/2010 11:26



"Trop pauvre que je suis pour acheter un autre cheval, du moins le Cheval d'Orgueil aura-t'il toujours une stalle dans mon écurie".  Préface du livre que tu me donnes envie
de relire une seconde fois, mais il va falloir m'y atteler, si je puis m'exprimer ainsi...560 pages, et imprimées en tout petit. Bon week-end et gros bisous.